Introduction

Initialement prévue pour être réalisée pendant les deux premières semaines du mois d’octobre, la campagne AlimenTerre au titre de l’année 2007, a été réalisée finalement lors d’une journée à cause des élections législatives d’octobre 2007 qu’a connu notre pays le Togo.

Avec la participation des associations des quartiers de la zone de Bè à Lomé comme AVOBES, ASDES, CDIA, FRALOM, HD, GAD BH, RENABA, CDQA, et celles de l’intérieur du pays comme AGIDE et GAFIES, la 3ème campagne AlimenTerre a eu lieu le vendredi 07 Décembre 2007 à la salle CEDEAO du CASEF (Centre Administratif des Services Economiques et Financiers).

Cette manifestation qui a réuni dans la salle 130 participants a eu pour objectif général de sensibiliser les consommateurs urbains à prendre en compte les productions locales dans leur consommation.

Cette journée riche en son, en images et en goûts, s’est déroulée en plusieurs phases avec des projections de films, une conférence débat sur les Accords de partenariat économique, une présentation et une dégustation de divers repas traditionnels togolais préparés par les associations de quartier et de transformatrices.

Le présent rapport décrit succinctement cette journée évènement.


Le Petit déjeuner solidaire à base de produits agricoles locaux

L’habitude de consommer du nescafé ou du thé Lipton est très installée chez la population urbaine. Témoins, les nombreux kiosques et les maquis qui jonchent les rues de la capitale Lomé. Cette activité s’est développée ces trois dernières années à Lomé avec l’arrivée de plus en plus importante des maliens et nigériens.

Pour montrer aux citadins que le petit déjeuner peut-être constitué d’autres recettes que le nescafé ou le Lipton avec le lait Nestlé, OADEL avec ses femmes membres a proposé aux participants à cette 3ème campagne AlimenTerre une gamme à déguster de bouillie et de thé à base de produits agricoles locaux.

C’est ainsi que sur le coup de sept heures et demie du matin, plusieurs tables ont été dressées à l’esplanade de la salle CEDEAO de CASEF. Etaient proposées aux participants et aux travailleurs des ministères des finances et du plan, des petits déjeuners composés différemment comme suit :

  • du thé de Gambie
  • du thé de graine de kinkéliba
  • du thé de citronnelle
  • de la bouillie de souchet,
  • de la bouillie de tapioca
  • de la bouillie de mil
  • de la bouillie de sorgho
  • de la bouillie à base de farine de maïs améliorée et aromatisée de citronnelle,

    Les bouillies étaient accompagnées de cacahuètes ainsi que de pains et de croissants à base de manioc, de sorgho et de soja.

    Les bouillies étaient stockées dans des canaris spécialement achetés à cet effet et servis aux participants dans des calebasses. Tout cela avait donné un air exotique et traditionnel à ce petit déjeuner car nombreux sont les citadins qui ont perdu l’habitude de manger dans des canaris ou servis dans des calebasses.

    Notons que les pains ont été exposés par l’ITRA (Institut Technique de Recherche Agricole), une structure para étatique qui développe depuis quelques années avec la boulangerie Bomaco, des produits boulangers à base de produits agricoles locaux et à faible teneur de blé.

    L’intérêt des participants pour les bouillies et les thés locaux et surtout pour les pains ITRA témoigne de leur disponibilité à consommer les produits locaux si ceux-ci étaient en permanence disponibles.


    Le protocole d’ouverture de la campagne AlimenTerre 3ème édition

    Après que les participants eu dégusté les thés et les bouillies, et échangés entre eux et les organisateurs, ils ont été invités en salle où l’animateur de la journée, Tata Yawo AMETOENYENOU, prédident de l’OADEL, leur a présenté le programme de la campagne AlimenTerre. Un document sur le vrai visage du libre-échange a été distribué à tous les participants en guise d’introduction.

    Le coordinateur des programmes de l’OADEL, Kokouda AKAKPO, a ensuite souhaité la bienvenue à la salle et a prononcé un mot de circonstance. Pour lui, « tant que nos gouvernements vont privilégier la consommation à bas prix des populations urbaines au détriment des revenus des paysans, tant que le système commercial mondial sera basé sur le libéralisme tel que pratiqué aujourd’hui, nos agricultures ne vont jamais se développer. Ainsi, la pauvreté et la faim ne feront-elles que s’accentuer. Mais un peuple appauvri et qui est maintenu affamé, comment peut-il créer son avenir ? ». D’où la présente campagne AlimenTerre pour voir ce qu’il est possible aux citoyens de changer et comment.


    Le premier film de la journée : ’A l’écoute de la pauvreté’ pour planter le décor de la pauvreté au Togo

    Au Togo, dans la capitale, plus de 60% de la population vit en dessous du seuil de la pauvreté. En milieu rural ce chiffre atteint 79% ! Mais qu’est-ce que la pauvreté ? Ou plutôt, quelle est la perception que les Togolais ruraux ont de la pauvreté ?

    Dans un monde où ce sont les techniciens et fonctionnaires qui parlent de et écrivent sur la pauvreté, ce film, donne la parole aux concernés eux-mêmes. Et le résultat est émouvant.

    Voici ce qu’un paysan dit dans le film : d’abord il fredonne la chanson « Sans le paysan auras-tu du pain ? … » Puis il ajoute : « nos gouvernants ne connaissent-ils pas cette chanson ? Ne la connaissent-ils pas ? »

    Tourné au Togo par le Réseau des Jeunes pour le Développement, REJED-TOGO, ce film projeté presque en avant première pour le grand public a montré que la pauvreté existe belle et bien et avec acuité dans les villages. Nous avons eu ainsi la preuve que ce sont ceux qui produisent pour nourrir les autres qui meurent plus de faim.

    Et c’est avec émotion que le public a suivi avec attention ce film de quarante minutes.

    M. WISSINU Kwami Papi, un des réalisateurs du film, invité pour la circonstance a expliqué le contexte du tournage du film et répondu aux diverses questions des participants.


    Lecture de paroles engagées

    Contrairement aux autres années, la campagne AlimenTerre 2007 s’est adressée à un public plutôt intellectuel. D’où d’ailleurs le choix du cadre.

    Après le premier film, il a été projeté au public une série de phrases fortes de diverses personnes et personnalités pour réveiller leur attention et sensibilité aux questions du libre-échange, du commerce mondial, des accords de partenariat économiques, de la souveraineté alimentaire, etc.

    Voici certaines de ces phrases :

  • « On nous a dit, ‘instaurez la démocratie et vous aurez des fonds’, nous avons instaurez la démocratie, mais l’argent n’est pas venu.
    On nous a dit, ‘acceptez les ajustements structurels et l’investissement étranger affluera’, nous avons appliqué les programmes d’ajustement structurel, mais l’argent n’a pas suivi.
    On nous a dit, ‘libéralisez et privatisez, et les investissements viendront’, mais aucun investissement n’est venu.
    Aujourd’hui on nous dit : ‘vous recevrez des fonds dès que qu’il y aura un accord multilatéral sur l’investissement’. Vous cherchez à tromper à l’Afrique. »
    Basoga Nsadhu, ministre des finances de l’Ouganda, intervenant devant l’Organisation mondiale du commerce en décembre 1996 au cours du débat consacré au nouvel accord sur l’investissement étranger.

  • « Aujourd’hui, presque tout est à vendre. Avant, les accords de commerce concernaient les marchandises ; ils incluent maintenant les soins de santé, l’éducation, les semences, les gènes… Nous devons défendre nos droits et offrir des alternatives. »
    Maude Barlow, présidente du Conseil des Canadiens, organisation civique canadienne.

  • « Ils prétendent que le libre commerce est bon pour notre pays. Ils déclarent que cela va nous apporter de nouvelles possibilités et plus de richesses. Mais où sont les opportunités ?
    Nous ne pouvons concurrencer le maïs américain ; Comment peuvent-ils produirent à des prix aussi bas ? Qu’allons faire ? Ce libre-échange va nous achever. Notre seule opportunité est de quitter les terres et d’aller en ville. »
    Un petit producteur de maïs, Mexique.

  • « La globalisation qui est une sorte de domination de l’Occident fait des africains de l’ouest ‘des consommateurs sans voix ni choix’ ».
    I. Kapran

  • « La question de la souveraineté alimentaire est indissociable du vécu quotidien des pays du Sud et en particulier ceux de l’Afrique qui éprouvent d’énormes difficultés à assurer la nourriture pour ses filles et ses fils malgré ses immenses potentialités agro-sylvo-pastorales et halieutiques. C’est cela le paradoxe parce que l’Afrique dispose en dehors de ses ressources naturelles, de ressources humaines de qualité dans tous les domaines (scientifique, technique, anthropologique, etc.). Notre drame se trouve dans les options et définitions de politiques agricoles dont les centres de décisions se trouvent ailleurs et où le poids de nos décideurs ne pèsent pas lourd. Nos richesses sont exploitées par d’autres qui les transforment selon leurs besoins et font de nous des consommateurs d’aliments et d’autres biens dont l’origine n’est pas toujours connues de nous ».
    M. Sow

  • « Savez-vous qu’en 2004, au sein de la CEDEAO, on a consommé 9 millions de tonnes de riz blanc ? Mais on n’en a produit que 4,5 millions de tonnes. Il n’y a jamais eu une année où tous les pays sont excédentaires ; on peut donc créer un marché et le réguler. C’est valable pour le mil et le sorgho. De Cotonou à Abuja jusqu’à Bamako, les gens consomment le mil pour la pâte de tô. Il y a des zones déficitaires et excédentaires. Mais dès que tu veux transporter des tonnes de céréales d’un point à un autre de la zone, c’est comme tu faisais du trafic d’armes tant on te crée des problèmes ».
    Mamadou Cissokho


    Dégustation en salle : du fromage de soja accompagné de piment vert aux oignons

    N’oublions pas. L’un des objectifs de cette campagne AlimenTerre est de démontrer aux participants toute la richesse alimentaire à base de produits agricoles en utilisant le moins possible des produits importés.

    C’est ainsi que dans la salle, a été servi aux participants du fromage de soja que l’on peut manger seul ou accompagné de piment vert aux oignons. Pour beaucoup des participants, ils découvraient pour leur première fois cette recette culinaire à base de soja. Beaucoup en ont régalé !


    Le deuxième film de la journée : ‘Thomas Sankara, l’Homme Intègre’

    A travers ce film de 74 mn, les participants ont découvert la vie d’un homme d’Etat, celui du Burkina Faso entre 1983 et 1987 qui a cru que l’Afrique pouvait sortir par une politique volontariste, de l’impérialisme alimentaire et ainsi connaître l’autosuffisance alimentaire. Il a montré l’exemple et démontré que les africains étaient capables de produire ce qu’ils consomment et de consommer ce qu’ils produisent. Ce film a introduit de façon très intéressante le débat sur la souveraineté alimentaire. L’assistance a été séduite par la vision prophétique de l’ex président, sa force, son caractère, sa simplicité, sa franchise, ce qui provoqua un applaudissement spontané à la fin du film.

    La conférence débat sur les thèmes : 1) Les APE : conséquences, état des lieux et évolution des négociations 2) Les paysans Togolais face aux enjeux des APE

    La première communication, évoquant l’origine, les objectifs, les conséquences, l’état des lieux et l’évolution des négociations des Accords de Partenariat économique a été donnée par M. Mamadou NIANG, expert de la Francophonie sur les APE commis comme expert auprès du Ministère du commerce, de l’Industrie, de l’Artisanat et des Petites et Moyennes Entreprises du Togo.

    Cette conférence a eu le mérite d’expliquer à l’aide d’une projection sur power point, l’évolution des négociations au niveau de la zone CEDEAO. Le conférencier a fait savoir à l’assistance que l’accord étant négocié au niveau régional, le Togo n’a d’autre position que celle de la CEDEAO, laquelle affirme n’étant pas encore prête pour signer ces accords.

    Cette communication fut suivie immédiatement de la seconde donnée par M. BALO, Secrétaire de la Coordination Togolaise des Organisations Paysannes (CTOP). Celui-ci s’est intéressé dans son exposé à un aspect particulier : " les paysans togolais face aux enjeux des APE". Il a pu démontrer que les APE n’augurent rien de bon aux paysans togolais. C’est pourquoi, dit-il, au sein de la FOSCAO (Forum des Organisations de la Société Civile de l’Afrique de l’Ouest), ils lancent des appels répétés aux Etats de ne pas signer ces accords.

    Les deux conférences suivies de façon attentive par les participants ont occasionnées des débats jugés de fructueux car pour beaucoup, c’était leur première fois de discuter de vive voix sur ce sujet et les participants ont déploré le manque de cadre de discussion sur ces genres de thèmes qui engagent leur vie finalement.


    Le troisième et dernier film de la journée : ‘l’Afrique en danger ou la débâcle dans la rizière du Sourou’

    Pour relever de façon claire l’impact négatif d’une consommation tournée vers l’extérieur sur la vie des producteurs africains, les participants ont eu à suivre un film de 30mn tourné au Burkina Faso. Ce film intitulé "l’Afrique en danger" interpelle les consommateurs urbains pour une prise de conscience de nos modes de consommation qui appauvrissent et affament les paysans, affaiblissent l’économie de nos pays et compromettent fortement le développement durable de nos sociétés.

    Ce film a démontré s’il en était encore besoin que le consommateur togolais doit devenir Consomm’acteur en réfléchissant par deux fois à l’origine de sa nourriture et au-delà, des biens et services qu’ils consomment.

    Avant d’inviter les participants à la dégustation des repas ancestraux, il leur a été distribué pour nourrir leur réflexion, un papier qui les interpelle sur les APE.


    La dégustation des repas ancestraux, préparés sans produits importés par les associations de quartier

    Pendant que les participants nourrissaient leur esprit en salle, plusieurs bénévoles de l’OADEL avec des associations de quartier partenaires et des associations invitées pour la circonstance s’affairaient pour dresser des stands et y exposer des mets et boissons locaux cuisinés spécialement pour la circonstance. Tout ceci pour démontrer aux uns et aux autres:

    a) qu’il est entièrement possible de préparer de bon repas tant en qualité qu’en quantité sans utiliser de produits importés ;
    b) que certains repas ancestraux sont en voie de disparition à cause de notre propension à consommer ce qui vient de l’extérieur au détriment des repas locaux ;
    c) que des transformateurs et transformatrices togolais font un effort monstre pour mettre sur le marché des aliments parfois totalement nouveaux et nutritivement conseillés mais qu’ils/elles ne trouvent pas d’acheteurs.

    Ainsi, avant la fin du dernier film, étaient dressés sur l’esplanade 12 stands avec 30 mets différents y compris les boissons locales.

    Quand il sonnait 13 heures, les participants se sont empressés pour envahir les stands aux odeurs appétissantes. Cette dégustation a duré plus de 90mn et a été très appréciée des participants. D’aucuns affirment rencontrer pour la première fois la majorité des repas, d’autres ont été surpris par le goût succulent et le caractère naturel que présentaient les repas.

    Voici les noms de quelques repas et boissons goûtés par les participants :

  • De la friture de champignon
  • Du pain de manioc cuit au feu de bois accompagné de cacahuète
  • De la pâte de maïs au gras préparé avec du jus de noix de coco et du petit poisson séché
  • Du beignet et du gâteau de soja
  • Du beignet d’igname frite dans des œufs battus
  • Du beignet de banane plantain
  • Du pain de manioc cuit à la vapeur accompagné de poissons frits
  • Des sauces de légumes à base de pissenlis, de feuilles de manioc, et de morenga
  • Du yaourt d’avocat
  • Du yaourt de souchet
  • Du yaourt de soja
  • Du jus de banane fermenté
  • De la boisson à base de piment, du gingembre et de clou de girofle
  • De la purée d’haricot, accompagné d’huile de noix de coco et de gari
  • Etc. Etc.

    Tous les participants sont passés stand par stand, repas par repas pour ne pas se faire conter l’événement. Il faut noter que la dégustation étant fait en plein air dans un environnement administratif très populaire, cette phase a connu une participation deux fois supérieure à celle de la phase en salle.

    La foule ne s’est dissipée qu’aux environs de 15 heures mettant ainsi fin aux activités de la 3ème édition de la Campagne Alimenterre.


    En guise de conclusion

    Cette troisième édition de la campagne AlimenTerre a, comme les deux autres, connu du succès, à voir la participation ainsi que l’intérêt manifeste des participants qui souhaitent que ces initiatives soient délocalisées vers d’autres centres urbains de la ville de Lomé et du Togo.

    Certes, comme toujours, l’absence de moyens limite les ambitions même si quelque part, en démultipliant la campagne, elle sera plus visible et aura plus d’effet sur plus de personnes.

    Mais en regardant ce qui s’est déjà fait sur les trois dernières années, une question récurrente vient : comment assurer la disponibilité permanente des aliments que nous exposons ? Comment faire en sorte que les recettes de ces repas soient disponibles pour les ménagères ? Et enfin, comment faire en sorte qu’au-delà du discours, il y ait des actes concrets qui montrent et démontrent la consommation locale par toutes et tous ?

    Plusieurs solutions sont envisagées par les membres de l’OADEL :
  • Créer un restaurant communautaire
  • Appuyer les femmes opératrices d’alimentation de rue à proposer ces repas
  • Créer des boutiques d’échange d’art culinaire local.

    Nous serions heureux que vous vous joigniez à nous dans la réflexion. C’est une invitation.