La gestion des déchets : comment sortir de l’engrenage en Afrique

ADESSOU Kwaku Sena
Spécialiste en gestion de l’Environnement
Consultant indépendant

Le présent article nous incite à prendre conscience des enjeux liés à la gestion des déchets dans un contexte de développement. Il identifie les différentes problématiques, les atouts et inconvénients et fait un parcours rapide des différentes filières possibles de traitement et valorisation des déchets afin de permettre au législateur de prendre des décisions soutenables.

Introduction

De tout temps, l’activité humaine a été génératrice de déchets et chaque époque a eu son mode de traitement et problèmes spécifiques. Bien sûr, ce qui subsiste des déchets de nos ancêtres préhistoriques fait aujourd’hui le bonheur des archéologues avec les milliers de découvertes de vestiges, témoins des faits passés. L’histoire retiendra qu’au Moyen-âge, les ordures ménagères mal gérées et déposées hors de maisons, dans les rues, et dans la majorité biodégradables, étaient le vecteur de toutes sortes de vermines et un cortège de maladies comme ce fut le cas de la grande peste en 1348 provoquée par les rats et qui a décimé près d’un tiers de la population française. La satisfaction des besoins fondamentaux ainsi que les façons de vivre et d’utiliser les ressources naturelles de la planète, mettent en péril notre vie présente et future. Les déchets sont devenus aussi une menace pour l’humain et l’environnement. Aujourd’hui, la nécessité de réduction de la pollution, d’économie d’énergie et de gestion des ressources naturelles, est une donnée incontournable pour la survie de la planète.

La problématique de gestion des déchets

Prenant conscience des menaces sur l’environnement et du fait que la gestion des déchets représente l'un des défis les plus importants de nos grandes sociétés urbaines et industrielles, le législateur a mené des actions depuis plusieurs années. Cependant, de vastes quantités de déchets sont encore gérées de façon inadéquate, dans des décharges incontrôlées et en l'absence de préoccupations environnementales et sociales, des pratiques qui :
• constituent un danger pour la santé publique;
• représentent une menace à la qualité de l'environnement en raison de la contamination des sources d'eau potable, de l'air ambiant et des sols;
• compromettent le développement résidentiel et l'aménagement du territoire à proximité de ces sites;
• entraînent le gaspillage des ressources renouvelables.

Aussi, la mise en place des différentes filières n’est pas aisée car chacune d’elles a ses propres aspects logistiques, économiques, techniques et juridiques. De plus, les différentes techniques peuvent se cannibaliser entre elles ; de nombreuses interférences subsistent entre les filières ; le caractère coûteux des traitements ; et enfin l’existence des deux syndromes, à savoir le NIMBY (Not in my back yard ou pas chez moi) qui limite le choix des sites d’installation d’unités de traitement et le NIMEY (Not in my election year ou pas au cours de mon mandat) qui limite les marges de manœuvre des décideurs politiques.

En fait, qu’est-ce qu’un déchet et quels en sont les différents types ? Un déchet peut être défini selon 2 critères : économique ; c’est un objet ou une matière que son détenteur veut jeter car il n’a plus de valeur économique; mais cet objet peut présenter un intérêt pour une autre personne et juridique ; c’est un objet qui doit être géré dans l’intérêt de la protection de la santé publique et de l’environnement.

Plusieurs classifications sont proposées. Selon l’ADEME (Agence de l’environnement et de maîtrise de l’énergie, 2002), l’une d’entre elles, basée sur le périmètre de collecte, permet de faire un tour d’horizon complet en distinguant les origines municipales, industrielles et agricoles. Les limites de cette classification résident dans les nombreuses interférences existant entre les différentes origines. Néanmoins, elle en constitue la base. Ainsi, les déchets municipaux se composent de déchets ménagers, assimilés, autres déchets et les banals. Ceux industriels sont constitués de déchets agro-alimentaires, spéciaux et d’inertes et enfin les déchets agricoles sont ceux issus de l’agriculture et de l’élevage. Il y a lieu de mentionner que la nature et les quantités de déchets varient selon qu’on est en milieu rural ou urbain. En Afrique, il semble que les déchets municipaux (71%) sont plus importants que les deux autres catégories.

Les enjeux de la gestion des déchets

On dénombre plusieurs enjeux liés à la gestion durable des déchets. Ils sont d’ordre politique, juridique, financier et technique. La gestion durable de déchets permet souvent de préserver les matières premières naturelles et de limiter les importations de matériaux, et certaines filières permettent même d’obtenir par recyclage un matériau moins coûteux que le produit naturel (exemple du verre et de l’aluminium). Ensuite, elle permet la clarification des responsabilités et la limitation des coûts d’élimination des déchets. Enfin, elle entraîne une production respectueuse et une diminution des impacts environnementaux des déchets. La création d’emplois qualifiés et non, facteur d’insertion sociale, n’est pas exclue surtout pour les collectivités locales.

Principes et objectifs de gestion des déchets

La gestion durable des déchets est basée sur des principes fondateurs sans lesquels le traitement et l’élimination des déchets constitueraient de vains mots. Il s’agit des principes de précaution, de prévention, de correction, pollueur-payeur, de proximité, d’équité, de solidarité et de transparence. Ces principes constituent les éléments à intégrer dans toute gestion de déchet. Les objectifs poursuivis par une gestion durable sont nombreux. Parmi ceux-ci, on note :

• Prévenir la production des déchets ;
• Eliminer les déchets dans des conditions respectueuses de l’environnement ;
• Augmenter la part des déchets valorisables ;
• Assurer la maîtrise des coûts de l’élimination ;
• Garantir un service public performant ;
• Financer équitablement le service public d’élimination ; et
• Développer l’éco-citoyenneté

Outre ces principes et objectifs évoqués, des bases fondamentales pour une bonne gestion des déchets existent.

Les bases fondamentales de gestion

Ces bases sont indispensables car elles constituent les prémisses dans la mise en place d’une bonne gestion des déchets. Il s’agit de la législation, d’une stratégie de gestion, des acteurs du secteur, les modes de collecte, les filières et les données économiques et financières.

La législation : l’élaboration d’une législation claire et contraignante est nécessaire pour une gestion durable des déchets. Cette législation doit pouvoir définir les concepts, nécessaire à la compréhension, avant toute action. La réglementation doit être horizontale (tous déchets ou par type d’installation) et verticale (par type de déchet). En France par exemple plusieurs (une trentaine) lois, décrets, circulaires, ordonnances et arrêtés ont été pris et modifiés en fonction des exigences. Sur les déchets, la Loi n°75-633 du 15 juillet 1975, relative à l’élimination des déchets et à la récupération des matériaux, modifiée notamment par la Loi n°92-646 du 13 juillet 1992 (dite loi Lalonde) puis en 1995 et 1998 ; et sur les installations classées, la Loi n°76-663 du 19 juillet 1976 relative aux ICPE , modifiée notamment en 1996, sont les textes fédérateurs. Ces textes sont complétés ou renforcés par les directives européennes, notamment la directive 75/442/CEE du Conseil de l’Europe du 15 juillet 1975.

La Stratégie de gestion des déchets : la définition d’une bonne stratégie de gestion des déchets s’avère indispensable pour un meilleur traitement et une bonne élimination des déchets en Afrique. Cette stratégie doit définir des objectifs et des axes d’intervention clairs et un plan d’élimination des déchets avec tous les acteurs du secteur. Les objectifs peuvent être de :
 limiter la production
 trier et valoriser
 traiter la fraction non valorisable
 stocker en sécurité
 limiter le transport

Les acteurs : l’identification des acteurs intervenants dans le secteur est indispensable à l’élaboration des lois, de la stratégie et sa mise en œuvre, à la gestion des filières et la recherche du marché. Il s’agit des producteurs de déchets, des ministères, des élus locaux et collectivités locales (conseils régionaux et généraux, syndicats communaux et intercommunaux, les communautés de communes, etc.), les éco-industries, les associations/ONG et organismes professionnels, les organismes privés agréés, les organismes officiels (les agences et directions régionales et départementales, les instituts), les agriculteurs, les salons, les presses et les utilisateurs de produits recyclés. La liste est véritablement longue, mais il est opportun.

Les modes de collecte : la valorisation des déchets est peu rentable s’il n’y a pas d’économies d’échelle dans le traitement. Elle ne peut donc se concevoir que pour de grandes quantités. La collecte a un poids important dans les coûts du traitement. Un mode de collecte adapté aux besoins est donc fondamental. Les modes de collecte sont généralement adaptés aux types de déchets. Néanmoins, on dénombre les modes suivants : la collecte en mélange « porte-à-porte », la collecte séparative « porte-à-porte », la collecte séparative avec apport volontaire et le dépôt volontaire en déchetterie. Ces différents modes ont des contraintes, avantages et inconvénients. Le choix des modes dépend de l’analyse de ces trois (3) facteurs.

Les filières : il existe plusieurs mode de gestion des déchets après collecte ou filières de traitement des déchets. On note parmi celles-ci la mise en décharge ou centre d’enfouissement technique qui sont apparus entre les deux guerres mondiales, l’incinération, la thermolyse et autres modes (le compostage, la méthanisation, le recyclage, le réemploi, le reconditionnement, la stabilisation des déchets ultimes), etc. le choix de la filière est sujette à une réflexion basée sur :

1 l’analyse physico-chimique du déchet
2 l’évaluation quantitative
3 l’analyse spatio-temporelle
4 la liste des filières possibles
5 la liste des filières techniquement possibles
6 l’étude de l’impact environnemental
7 l’étude technico-économique
8 le choix final des filières

Outre ces éléments précités, il y a nécessité de prendre en considération les avantages et les inconvénients de chaque filière et le comparer en tenant compte du contexte économique, social et écologique du pays.

On note également des interrelations entre les différentes méthodes de traitement des déchets après collecte. Ces relations peuvent être concurrentes (cas du papier-carton pouvant être traité à la fois par incinération, thermolyse, recyclage ou compostage) ou complémentaires (cas d’un métal qui peut être récupéré après incinération puis recyclé).

Les données économiques et financières : ces données tiennent compte du dynamisme du secteur, des emplois induits, des coûts (de collecte, de tri, de stockage, de communication, etc.), des recettes (financement par les communautés de communes, les conseils généraux et les industriels, aides publiques, vente des produits valorisés) et le coût des matériels de collecte. Ces données sont importantes pour faire une bonne manœuvre en matière de gestion durable des ressources.

Conclusion

Nous sommes en face d'un défi commun à l'humanité, d’autant plus que la production des déchets augmentera dans les prochaines années au regard de la croissance démographique, de la consommation croissante des ressources, de l’indifférence des politiques et des citoyens. Il est urgent et il nous incombe de prendre soin de l'environnement. C’est l’écocivisme. Il y va aussi de notre intérêt. Beaucoup d'entre nous sommes déjà passés à l'acte pour montrer de bons exemples. Mais il nous faut fournir encore beaucoup d'efforts et y faire participer tout le monde. Concertons-nous et devenons des écocitoyens et écocitoyennes modèles dans le cadre de la gestion durable des déchets.