De Walter Sisulu, les jeunes générations ne retiennent pas grand-chose. Peut-être même rien. Son humilité légendaire, sa discrétion à nulle autre pareille et sa mise à l'écart volontaire de la scène publique pour propulser en avant d'autres leaders de la lutte contre la discrimination raciale et pour l'émancipation du peuple noir ont à la fois contribué à l'anonymat et à la célébrité de celui que beaucoup, dans les milieux politiques sud-africains, considèrent comme un " faiseur de roi ". Véritable cheville ouvrière du Congrès national africain dont il peut être considéré comme le " frère jumeau " (il est né l'année même de la création de l'Anc - 1912), la vie de Walter Max Ulyate Sisulu se confond avec ce parti qu'il a contribué à transformer en mouvement de masse dans les années 40, puis en mouvement révolutionnaire vingt ans plus tard. Jusqu'à en devenir le vice-président en 1991 après avoir gravi tous les échelons de ce parti que son statut social particulier aurait pu, pourtant, l'en écarter.
En effet, né de l'union d'un magistrat anglais avec une domestique noire, Walter Sisulu aurait pu bénéficier des privilèges réservés à cette catégorie raciale, instaurée par le régime de l'apartheid en 1948, s'il avait voulu se classer métis. Mais, son attachement à la culture noire, son engagement pour l'égalité raciale et son refus de tremper dans une quelconque forme de domination d'une race sur une autre ont poussé le jeune Sisulu à rester fidèle à sa famille maternelle, dont il a conservé le nom. Avec tout ce que cela comporte comme conséquences. Car, pour cause de revenus modestes, celui dont les compagnons considèrent comme quelqu'un de " stable, calme et solide comme un roc ", dût abandonner l'école après seulement six années d'études pour gagner sa vie en quittant son Transkei natal pour Johannesburg. Il n'avait que 14 ans. Malgré son jeune âge, Walter Sisulu est successivement jardinier, mineur, cuisinier après avoir occupé les fonctions de coursier à maçon, boulanger avant de terminer sa carrière de travailleur mal payé à la tête d'une société immobilière qui avait en charge la gestion des terrains concédés à la communauté noire de Johannesburg. C'était dans les années quarante.
Confronté à l'injustice, à la méchanceté gratuite des employeurs xénophobes et racistes, la conviction de l'enfant de Engcobo dans le Transkei était faite que seule une lutte, y compris armée, pouvait changer le cours des choses. Walter Sisulu rejoint alors les rangs de l'Anc en 1940. Son charisme et sa force de caractère lui ont ouvert les marches du parti dont il crée en 1944, avec d'autres camarades comme Oliver Tambo, la branche juvénile : la Ligue des jeunes de l'Anc. Un strapontin qui le pousse jusqu'au sommet de l'Anc où, en 1949, il est nommé premier secrétaire général du parti " à temps plein ". Il occupe ce poste jusqu'en 1954 date à laquelle, il est contraint par le pouvoir blanc d'abandonner après le lancement de la campagne de défiance. La suite de sa vie sera une succession d'arrestations et de séjours en prison dont le couronnement fut son incarcération, en juin 1963, à Robben Island avec Govan Mbeki (le père de Thabo Mbeki) et un certain Nelson Mandela, pour tentative de sabotage. Il y reste 26 longues années dans les geôles sud-africaines jusqu'à sa libération le 15 octobre 1989. Fidèle à sa réputation d'homme discret, Walter Sisulu décline, en 1994, un portefeuille ministériel dans le premier gouvernement noir démocratiquement élu de l'histoire de l'Afrique du Sud et dirigé par Nelson Mandela. Raison invoquée : une trop grande fatigue. Resté dans l'ombre, près de dix ans après, il décide en décembre 2002 de mettre un terme à toute activité militante et quitte la vie politique, non sans l'avoir marquée de son empreinte indélébile.
En lui rendant hommage, Nelson Mandela dont il était le mentor manquait de qualificatif pour désigner celui qu'il considère comme une partie de lui-même. C'est peu que de le dire puisqu'en 62 ans de compagnonnage et d'amitié fidèle et sincère, Nelson Mandela qui est venu à la politique grâce à Walter Sisulu, son aîné de six ans, n'a jamais cessé, lorsqu'il s'agit de prendre une décision importante, de consulter son " maître " dont la prémonition à propos de l'ancien président sud africain s'est avérée. " Dès que je l'ai vu, j'ai su que c'était l'homme que je cherchais pour diriger le peuple africain ". 62 ans après, l'histoire lui donne raison. Puisqu'aujourd'hui, Nelson Mandela est incontestablement l'un des plus grands momonuments de la libération du peuple noir. Walter Sisulu peut dormir en paix pour le sommeil éternel. Puisqu'en plus de lutter pour la libération du peuple noir, Walter Sisulu a contribué à façonner un homme dont l'aura déborde les seules frontières de l'Afrique du Sud : Nelson Mandela, prix Nobel de la Paix, chantre de la lutte anti-aparthéid. Fierté ne peut être plus grande.